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Par la rédaction de Lawouze Infos

Port-au-Prince, le jeudi 1er janvier 2026 —
L’histoire d’Haïti ne commence pas le 1er janvier 1804, mais cette date demeure l’aboutissement d’un combat sans précédent. Une population réduite en esclavage, niée dans son humanité, a brisé ses chaînes, vaincu des empires et fondé un État libre. Au cœur de cette épopée se dresse une figure centrale, souvent caricaturée, mais incontournable : Jean-Jacques Dessalines.
Pourtant, 222 ans plus tard, la question se pose avec une brutalité douloureuse : que reste-t-il de cette liberté ?

Dessalines, l’homme de la rupture totale

Jean-Jacques Dessalines n’était pas un homme de compromis. Il avait compris une vérité que beaucoup refusent encore aujourd’hui d’assumer : un peuple ne négocie pas sa liberté. Le 1er janvier 1804, à Gonaïves, il ne proclame pas seulement l’indépendance ; il rompt avec un système mondial fondé sur la domination, la dépendance et le mépris des Noirs.

Dessalines, le père de la nation, le père de la liberté savait que toute ambiguïté avec l’ordre colonial conduirait à la recolonisation. Il a choisi la rupture, au prix de l’isolement international, des sanctions économiques et de la haine des puissances étrangères. Ce choix fonde la dignité haïtienne.

À l’inverse, l’Haïti contemporaine semble avoir fait le chemin inverse : une souveraineté bradée, une dépendance institutionnalisée, un État affaibli, sous tutelle politique, sécuritaire et économique étrangère.

Une indépendance vidée de sa substance

Chaque année, les discours officiels se succèdent, les vœux s’empilent, les mots « unité », « stabilité » et « élections » sont répétés mécaniquement. Mais le fossé entre le verbe et le réel n’a jamais été aussi abyssal.

Comme le résume crûment le cinéaste haitien, Richard Sénécal :

« Comme chaque année, beaucoup de personnes qui assassinent le pays au quotidien par leurs mauvaises actions auront l’audace de nous souhaiter une bonne fête de l’Indépendance ! »

Cette phrase, violente mais lucide, traduit un malaise profond : ceux qui participent à la destruction du pays se posent en célébrants de l’indépendance.

Des vœux politiques déconnectés du réel

À l’occasion de la nouvelle année 2026, plusieurs responsables politiques ont adressé leurs messages à la population.

Le Conseiller-Président, membre observateur, SEM Frinel Joseph, déclare :

« Puisse l’année 2026 s’ouvrir sous le sceau de l’unité nationale, de la sécurité retrouvée et de la stabilité durable, et conduire notre pays vers l’organisation d’élections libres, transparentes et crédibles.

C’est ensemble, dans la cohésion et la volonté commune, que nous bâtirons un avenir national plus juste et plus solide. »

De son côté, Emmanuel Vertilaire, Conseiller-Président, indexé dans des dossiers de corruption, affirme :

« En ce moment décisif de notre trajectoire nationale, marqué par de profondes épreuves, (…) je forme le vœu que cette nouvelle année soit porteuse de paix, de stabilité, de bonheur et d’amour pour chaque citoyenne et chaque citoyen. »

Il ajoute :

« Que l’année 2026 soit marquée par un esprit d’unité nationale, de solidarité agissante et de responsabilité collective (…) afin de réunir les conditions indispensables à la reconstruction sociale, institutionnelle et économique d’Haïti. »

Et conclut par l’espoir :

« que l’année 2026 permette l’organisation d’élections libres, inclusives, crédibles et démocratiques. »

Ces mots sont beaux. Trop beaux. Mais ils sonnent creux dans un pays où la majorité de la population vit sous la terreur des gangs, où l’État ne contrôle plus son territoire, où la corruption gangrène les institutions, et où nombre de dirigeants politiques sont cités, accusés ou soupçonnés de collusion avec les réseaux criminels et économiques mafieux.

Où sont passés les héritiers de Dessalines ?

Dessalines parlait peu, mais agissait. Il ne formulait pas des vœux ; il prenait des décisions. Il ne promettait pas des élections abstraites ; il construisait un État prêt à défendre sa souveraineté, les armes à la main s’il le fallait.

Aujourd’hui, la majorité de la classe politique haïtienne fonctionne à l’inverse de l’esprit dessalinien :

• elle négocie la souveraineté,

• externalise la sécurité,

• dépend de l’étranger pour gouverner,

• instrumentalise le peuple par des discours creux,

• et se protège derrière des communiqués pendant que le pays s’effondre.

Parler d’indépendance sans affronter la corruption endémique, sans rompre avec la logique de dépendance internationale, sans assainir les institutions, relève au mieux de l’hypocrisie, au pire de la trahison historique.

Pour un État libre, aujourd’hui

Honorer Dessalines et les autres piliers de la liberté — Toussaint Louverture, Henri Christophe, Alexandre Pétion — ne consiste pas à réciter des formules rituelles une fois par an. Cela exige un courage politique que l’élite actuelle semble avoir perdu.

Un État libre, aujourd’hui, signifie :

• reprendre le contrôle du territoire,

• rompre avec l’impunité des élites corrompues,

• cesser de gouverner sous injonction étrangère,

• restaurer la dignité des institutions,

• rendre des comptes au peuple.

L’indépendance haïtienne n’est pas un événement folklorique. C’est un engagement historique.

Dessalines nous rappelle que la liberté n’est jamais donnée, qu’elle se défend chaque jour. Tant que l’État haïtien restera captif — de la corruption interne et des intérêts étrangers — l’indépendance restera une promesse trahie.
Et c’est peut-être là, aujourd’hui, la plus grande urgence nationale.

Catégories : AtualitésCulture

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