Par la rédaction de Lawouze Infos
Port-au-Prince, 28 janvier 2026 —
La lettre rendue publique par Madame Franck Paul, directrice du Collège Canapé-Vert, révèle une situation alarmante qui dépasse le cadre d’un simple litige immobilier. Elle met en lumière une crise profonde de l’État de droit, où même les institutions éducatives, piliers fragiles de la société haïtienne, ne sont plus à l’abri des pratiques de spoliation.
Fondé en 1974 sur un terrain acquis légalement en 1973 par Madame Paul et son époux, le Collège Canapé-Vert est implanté depuis plus d’un demi-siècle à l’angle des rues Rennes et Bois-Patate, sans qu’aucune contestation foncière n’ait été enregistrée durant cette longue période. Cette continuité d’occupation paisible constitue, en droit haïtien comme en droit comparé, un élément central de la sécurité juridique.
Une tentative d’expulsion aux contours troubles
Selon le témoignage de la directrice, la menace d’expulsion ne s’inscrit pas dans le cadre clair d’une procédure judiciaire contradictoire, mais prend la forme de convocations privées, de pressions informelles et de démarches intimidantes. Ce mode opératoire est caractéristique des pratiques de spoliation qui prolifèrent dans un contexte d’effondrement institutionnel, où la force supplante le droit.
L’intervention d’un huissier, sans qu’un contentieux public et transparent n’ait été porté devant une juridiction compétente, soulève de sérieuses interrogations sur l’usage de la justice comme instrument de pression plutôt que comme arbitre impartial.
L’école, victime collatérale de la crise de l’État
Au-delà de la situation personnelle de Madame Franck Paul, c’est le droit à l’éducation qui se trouve menacé. Après le séisme de 2010, la directrice affirme avoir reconstruit l’établissement avec ses propres moyens, en érigeant un bâtiment antisismique, dans un pays où l’État n’a pas été en mesure d’assurer une reconstruction scolaire suffisante.
Dans un contexte où l’insécurité généralisée a déjà contraint des centaines d’écoles à fermer leurs portes, la possible disparition d’un établissement fonctionnel et historiquement enraciné constitue un signal extrêmement préoccupant. Elle risque d’aggraver l’exclusion scolaire et de fragiliser davantage les communautés urbaines.
L’impunité comme moteur de la spoliation
La lettre de la directrice met en cause, de manière implicite mais claire, la défaillance de l’État à protéger les droits fondamentaux. Lorsque la loi n’est plus garantie par la puissance publique, elle devient, selon ses mots, « un vain mot ». Cette réalité est largement documentée en Haïti, où l’insécurité foncière alimente conflits, violences et dépossession, souvent au détriment des plus vulnérables.
Le fait qu’une femme âgée, ayant consacré plus de 70 ans à l’enseignement, se dise aujourd’hui incapable de mener une bataille judiciaire longue et coûteuse illustre le caractère profondément asymétrique de ces conflits. La spoliation ne repose pas seulement sur des titres contestés, mais sur l’épuisement moral, financier et physique des victimes.
Un test pour les autorités
L’affaire du Collège Canapé-Vert constitue un test majeur pour les autorités haïtiennes. Elle pose une question fondamentale : l’État est-il encore capable de protéger une école légalement établie, ou assiste-t-on à la normalisation de l’arbitraire ?
Au-delà d’un règlement ponctuel, cette situation appelle une réponse institutionnelle ferme, fondée sur la transparence judiciaire, la protection des biens légalement acquis et la reconnaissance du rôle stratégique des établissements éducatifs dans la survie sociale du pays.
Car lorsque même une école peut être menacée de disparition dans l’indifférence ou la peur, c’est l’idée même de sécurité citoyenne qui vacille.

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