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Village de Dieu, cinq ans : et si les policiers morts étaient plus vivants que l’État ?

Par la rédaction de Lawouze Infos

Port-au-Prince, le jeudi 12 mars 2026 —
Ils sont cinq. Ils pourraient être six, sept, douze. Cinq hommes entrés dans une ruelle de Village de Dieu un matin de mars 2021 et qui n’en sont jamais ressortis, sinon sous forme de vidéos macabres tournant en boucle sur WhatsApp. Georges Renois Vivender, Désilus Wislet, Eugène Stanley, Ariel Poulard, Lucdor Pierre. Des noms que plus personne ne cite, sauf le 12 mars, par devoir de mémoire. Mais cinq ans après, la question qui taraude n’est plus celle de l’impunité des gangs. Elle est plus dérangeante : et si l’État haïtien, avec ses messes, ses communiqués et ses promesses, avait simplement appris à vivre avec ses morts ?

Les morts qui dérangent

Il faut oser poser la question autrement : pourquoi, dans aucun autre pays du monde, les corps de policiers tombés au combat resteraient-ils cinq ans sans sépulture ? Pourquoi, nulle part ailleurs, des familles devraient-elles négocier avec un chef de gang pour espérer récupérer les dépouilles de leurs proches ?

La réponse est trop simple à énoncer : parce que l’État a renoncé. Mais elle est insuffisante. Le Syndicat de la Police nationale haïtienne (SPNH-17), dans sa déclaration, dit quelque chose de plus profond, de plus inquiétant : “C’est pour cela que les cadavres des policiers sont restés abandonnés à Village de Dieu.”

Ce “cela”, c’est quoi ? C’est l’absence de responsabilité. C’est l’aveu implicite que, dans la hiérarchie des urgences nationales, récupérer des policiers morts ne figure pas en tête de liste. C’est la normalisation de l’inacceptable.

L’étrange silence des vivants

Car le plus frappant, dans ce cinquième anniversaire, n’est pas tant la permanence de l’impunité que l’accoutumance collective. En 2021, l’indignation était à son comble. Le Réseau national des magistrats haïtiens (Renamah) parlait d’assassinat “crapuleux”. La Conférence des pasteurs haïtiens (Copah) dénonçait le “laxisme”. Le Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH) exigeait des éclaircissements. Trois jours de deuil national étaient décrétés.

En 2023, le directeur général de la PNH de l’époque, Frantz Elbé, assistait à une messe. En 2026, combien de responsables politiques citeront les noms des cinq policiers sans avoir à les lire sur un papier ?

Le SPNH-17 le dit à sa façon : “Les familles de ces policiers attendent toujours justice et réparation, pendant que les gangs deviennent plus puissants chaque jour.” Cette phrase, lue à l’envers, dit autre chose : personne ne vient. Personne ne viendra.

La véritable nature de l’impuissance

On accuse volontiers l’État d’impuissance. C’est trop commode. L’impuissance, c’est ne pas pouvoir. Ce qui se joue à Village de Dieu depuis cinq ans, c’est autre chose : c’est ne pas vouloir assez.

Regardons les faits. L’État a les moyens de savoir où se trouve Izo, le chef du gang “5 Secondes”. Il a les moyens de bombarder des positions. Il a les moyens, surtout, de rendre hommage chaque année. Mais récupérer des corps ? Cela suppose d’entrer dans Village de Dieu, d’affronter les gangs sur leur terrain, d’accepter des pertes. En d’autres termes, de faire la guerre.

Or, l’État haïtien ne fait pas la guerre. Il gère l’insécurité comme on gère une crise humanitaire : avec des communiqués, des messes, des distributions ponctuelles. Il enterre ses morts, mais il ne les venge pas. Parce que les venger exigerait de se salir les mains, de risquer d’autres vies, d’assumer un coût politique.

La stratégie de l’oubli programmé

Le plus terrible, dans cette affaire, est peut-être la mécanique à l’œuvre. Chaque année, le 12 mars, on ressort les mêmes noms, les mêmes photos, les mêmes déclarations. Chaque année, on promet que “la peur changera de camp”. Chaque année, on célèbre des messes.

Et chaque année, après le 13 mars, on range les photos jusqu’à l’année suivante.

Catégories : Politique

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