un don généreux, un système de santé à l’abandon
Par la rédaction de Lawouze Infos
Haïti, le 26 mars 2026 —
Un homme d’affaires américain, Scott Martin, offre des machines de dialyse à l’hôpital OFATMA des Cayes. Le ministère de la Santé s’en félicite. L’OFATMA applaudit. La presse relaie. Et pourtant, derrière cette belle image de solidarité internationale, une question dérangeante subsiste : que fait l’État haïtien pour ses propres citoyens ?
Le communiqué est soigneusement rodé. On y parle de « renforcement des capacités », de « partenariat international », de « prise en charge des patients souffrant d’insuffisance rénale ». Les mots sont nobles, les intentions de l’entrepreneur louables. Mais ce don, aussi utile soit-il, ne devrait pas être une bonne nouvelle. Il devrait être un signal d’alarme.
Car en matière de santé, Haïti a depuis longtemps déserté ses responsabilités. Le budget alloué au ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP) est notoirement insuffisant, oscillant depuis des années autour de 5 % du budget national, loin des 15 % recommandés par l’Union africaine et des engagements pris dans les déclarations d’Abuja. Les infrastructures hospitalières publiques sont vétustes, le personnel médical sous-payé, l’accès aux soins pour les plus démunis relève du parcours du combattant. Dans ce désert, chaque don privé devient un mirage que l’on célèbre comme une oasis.
Le cas de la dialyse est emblématique. L’insuffisance rénale, en nette progression en Haïti, est une maladie coûteuse qui condamne ceux qui n’ont pas les moyens de payer des séances régulières. L’hôpital OFATMA des Cayes, qui reçoit aujourd’hui ces machines, était jusqu’alors dépourvu de ce service. Des patients du Sud devaient se rendre à Port-au-Prince — quand ils le pouvaient — ou mourir. Grâce à un Américain, quelques-uns pourront désormais être soignés plus près de chez eux. C’est une bonne nouvelle. Mais quelle tristesse qu’elle en soit une.
Ce don pose aussi la question de la pérennité. Une machine de dialyse ne fonctionne pas sans consommables, sans eau purifiée, sans électricité stable, sans techniciens formés, sans suivi médical. Or, dans un pays où les coupures d’électricité sont quotidiennes, où les infrastructures sont fragiles et où l’État peine à payer ses propres agents, le risque est grand que ces équipements, offerts en grande pompe, finissent par s’arrêter faute de moyens récurrents. Le gouvernement communiquera alors sur un autre don, et le cycle continuera.
L’entrepreneur Scott Martin mérite des remerciements. Mais ses machines ne sauraient masquer l’absence de l’État. En célébrant ce geste comme un triomphe, le MSPP et l’OFATMA entretiennent l’illusion qu’un système de santé public peut être suppléé par la charité privée. Ce n’est pas une solution, c’est un aveu d’échec.
La vraie question n’est pas de savoir combien de machines arrivent, mais pourquoi Haïti, en 2026, n’est toujours pas capable d’équiper ses propres hôpitaux. Pourquoi des patients doivent-ils attendre la générosité d’un étranger pour accéder à des soins qui relèvent de la mission régalienne de leur État. Pourquoi le discours sur la « souveraineté » s’arrête-t-il là où commencent les responsabilités concrètes.
Alors, saluons le geste. Mais refusons de nous en satisfaire. Et demandons à nos dirigeants, une fois pour toutes, de faire leur métier : gouverner, financer, construire, assumer. Car un pays où l’on compte sur les dons pour soigner ses malades n’est pas un pays souverain. C’est un pays qui a renoncé.

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