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Par la rédaction de Lawouze Infos

La déclaration de l’ancien Premier ministre haïtien Laurent Salvador Lamothe publié sur son compte X ( anciennement Twitter ), dans laquelle il affirme être victime de « campagnes diffamatoires fondées sur de fausses informations », se veut une riposte politique et judiciaire. « Des cabinets d’avocats ont été mandatés » et « des procédures judiciaires appropriées seront engagées », écrit-il, présentant son combat comme celui de « la vérité ». Or, replacée dans son contexte, cette déclaration apparaît moins comme une révélation que comme une stratégie de défense face à une accumulation d’accusations graves, persistantes et documentées.

Lamothe soutient que ces attaques émanent de « groupes d’intérêt liés à certains oligarques haïtiens » et qu’elles reposent sur des « faux scandales ». Cette affirmation pose un premier problème : elle élude le caractère institutionnel et international des sanctions qui le visent. Le 2 juin 2023, le Département d’État américain, par la voix de son secrétaire Antony J. Blinken, a publiquement désigné Laurent Lamothe pour « implication dans une affaire de corruption importante », l’accusant d’avoir détourné au moins 60 millions de dollars du fonds PetroCaribe. Cette décision, fondée sur la section 7031(c) de la loi américaine, suppose l’existence « d’informations crédibles » — un seuil juridique et diplomatique élevé.

Face à cela, Lamothe affirme que la décision américaine « ne repose pas sur des preuves factuelles », invoquant des audits antérieurs et un rapport de novembre 2022 du Département d’État mentionnant qu’aucune « disparition spécifique de fonds » n’avait été identifiée. Cet argument, souvent repris par ses défenseurs, mérite toutefois d’être nuancé : l’absence de traçabilité complète ne constitue pas une exonération, surtout lorsque les autorités américaines évoquent un abus de fonction et une implication directe dans la gestion d’un fonds public massif. La corruption systémique ne se réduit pas à un simple déficit comptable ; elle englobe les mécanismes de décision, d’attribution de contrats et de détournement indirect.

En Haïti, Laurent Lamothe est loin de faire l’unanimité. Son nom est indissociable du scandale PetroCaribe, qui a déclenché l’un des plus vastes mouvements de contestation citoyenne de l’histoire récente du pays. Les rapports de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) ont documenté des irrégularités graves et des fautes de gestion dans l’utilisation de plus de 4 milliards de dollars américains. Bien que Lamothe ait bénéficié de rapports ultérieurs favorables et d’une décharge accordée en Conseil des ministres en juillet 2021 — à la veille de l’assassinat de Jovenel Moïse — cette décision demeure politiquement et moralement contestée, perçue par une large frange de l’opinion comme une manœuvre d’auto-protection de l’élite au pouvoir.

L’argument de la persécution politique s’affaiblit davantage lorsque l’on considère la convergence des sanctions internationales. Le Canada a sanctionné Laurent Lamothe pour son implication présumée dans le financement des gangs, et la République dominicaine lui a interdit l’entrée sur son territoire, au nom de la sécurité nationale. Réduire cet ensemble de mesures à une cabale orchestrée par des adversaires locaux relève d’une lecture défensive qui ignore la cohérence du signal envoyé par plusieurs États.

Ainsi, la déclaration de Laurent Lamothe, censée clore le débat en annonçant des poursuites judiciaires, agit paradoxalement comme un révélateur. Elle met en lumière le décalage entre un discours d’innocence martelé et une réalité faite de sanctions, de rapports officiels et d’une défiance populaire durable.

En Haïti, où l’impunité des élites est l’un des principaux moteurs de la crise, le cas Lamothe demeure emblématique : moins une affaire de diffamation que le symbole d’un système de gouvernance contesté, dont les comptes, au sens propre comme au sens figuré, restent à rendre.


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