Par la rédaction de Lawouze Infos
Port-au-Prince, le dimanche 1er février 2026 —
À moins de six jours du 7 février 2026, la transition politique haïtienne apparaît plus fragile que jamais. La tentative de révocation du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé par le Conseil présidentiel de transition (CPT), aussitôt neutralisée par le soutien explicite des États-Unis à son maintien, a mis à nu une réalité dérangeante : les décisions prises par les institutions haïtiennes peuvent désormais être annulées, non par le droit ou le débat interne, mais par la volonté affichée de puissances étrangères. Cette séquence politique, marquée par des prises de position inédites à l’ONU, révèle moins un conflit institutionnel qu’une crise profonde de souveraineté et de légitimité du pouvoir en Haïti.
Une décision interne aussitôt neutralisée
Selon la déclaration de Leslie Voltaire, membre du Conseil Présidentiel de Transition, cinq des sept membres votants du Conseil présidentiel de transition ont adopté une résolution en faveur du renvoi du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. D’un point de vue strictement institutionnel, cette décision s’inscrit dans les prérogatives normales de l’autorité de nomination.
L’avocat Samuel Madistin l’a rappelé avec insistance : le (CPT) Conseil Présidentiel de Transition est une autorité collégiale, dont les décisions sont prises à la majorité. Aucun droit de veto n’est reconnu à son coordonnateur. Refuser d’exécuter une décision majoritaire revient, juridiquement, à un manquement grave assimilable à une démission de fait.
Pourtant, cette décision interne a été immédiatement vidée de sa portée politique par une intervention extérieure explicite.
Washington tranche le débat haïtien
Le 29 janvier 2026, devant le Conseil de sécurité des Nations unies, la représentante suppléante des États-Unis pour les affaires politiques spéciales, Jennifer Locetta, a affirmé sans ambiguïté que :
« Le mandat du Premier ministre Fils-Aimé demeure essentiel pour faire progresser les efforts visant à combattre les gangs terroristes et à stabiliser le pays. »
Dans la même intervention, Washington a appelé à la dissolution du CPT au plus tard le 7 février 2026, estimant que sa prolongation pourrait favoriser « des interférences d’acteurs politiques corrompus ».
La position américaine ne laisse aucune place à l’interprétation :
– un Premier ministre à maintenir,
– un organe présidentiel à dissoudre,
– une transition à écourter,
le tout sous supervision internationale, avec la prorogation d’un an du mandat du BINUH.
Il ne s’agit plus d’un simple appui diplomatique, mais d’une ingérence politique assumée, où une puissance étrangère définit publiquement les lignes de commandement de l’État haïtien.
La dénonciation d’une tutelle déguisée
Dans une déclaration au ton résolument politique, l’ancien député Déus Dorenneth a résumé le malaise national :
« Le dossier de révocation du Premier ministre a annulé le pouvoir du CPT avant même la fin de son mandat. Le pouvoir de la transition montre clairement que ce sont les Blancs qui dirigent le pays. »
S’il salue la décision des cinq membres du CPT ayant voté le renvoi du chef du gouvernement, il dénonce dans le même souffle leur incapacité à défendre cette décision face aux pressions extérieures. Pour lui, la crise actuelle révèle l’existence de traîtres nationaux et une négociation permanente de la dignité et de la souveraineté haïtiennes.
Son rappel historique est sans équivoque :
« Même si nous sommes un petit pays, nous avons une grande histoire. Même si nous sommes sous-développés, nous sommes un grand peuple. »
L’argument sécuritaire comme alibi politique
La lutte contre les gangs armés est devenue l’argument central justifiant le maintien du Premier ministre Fils-Aimé. Or, cette rhétorique sécuritaire pose problème.
Après des années de missions internationales, de plans importés et de résolutions onusiennes :
– l’insécurité s’est aggravée,
– les gangs se sont renforcés,
– l’État s’est davantage effacé.
Présenter le maintien d’un Premier ministre comme condition indispensable à la stabilité relève moins d’un constat empirique que d’un choix stratégique étranger, déconnecté de la réalité vécue par la population.
Une souveraineté affaiblie de l’intérieur
Toutefois, réduire la crise à une imposition extérieure serait incomplet. L’ingérence prospère aussi sur les failles internes :
– fragmentation de la classe politique,
– absence de compromis nationaux,
– recours systématique à l’arbitrage étranger,
– déficit chronique de patriotisme institutionnel.
Comme le souligne le journaliste et secrétaire général de la KOMINOTE PWOGRESIS AYISYEN Jean Wesley Pierre dans un message sur X ( anciennement Twitter ), Haïti n’est pas seulement dominée de l’extérieur ; elle est aussi abandonnée de l’intérieur par des élites qui cherchent leur légitimité à Washington, New York ou Port-of-Spain plutôt qu’auprès du peuple.
CARICOM : de la médiation ou recyclage politique ?
Dans ce contexte, la CARICOM a intensifié ses démarches, réunissant le 30 janvier 2026 signataires et non-signataires de l’accord du 3 avril. Si certains, comme Rosemond Pradel, plaident pour une solution haïtienne tenant compte des causes structurelles de la crise, d’autres, à l’image de Claude Joseph, assument un encadrement international élargi.
Mais cette médiation est de plus en plus contestée. Le mouvement Lapè Pou Ayiti a rejeté toute nouvelle initiative régionale, dénonçant un mécanisme imposé de l’extérieur et responsable de l’aggravation de l’insécurité, de la corruption et de la crise humanitaire.
Une crise de légitimité plus que de droit
Au-delà des débats juridiques, la crise actuelle est avant tout une crise de légitimité. Le droit est invoqué, interprété, parfois instrumentalisé pour justifier des rapports de force politiques déjà fixés ailleurs.
Comme l’a rappelé l’ancien président du Sénat Kely Bastien, aucune interprétation extensive de la Constitution ne peut remplacer une légitimité populaire issue des élections. Sans accord politique inclusif et souverain, la transition restera prisonnière d’un pilotage externe.
Qui décide pour Haïti ?
La question centrale demeure entière :
les citoyens haïtiens, ou des puissances étrangères profitant d’un vide politique entretenu de l’intérieur ?
Tant que les décisions majeures concernant Haïti continueront d’être prises hors de Port-au-Prince, la souveraineté nationale restera un mot creux, invoqué dans les discours mais systématiquement sacrifié dans les actes.
À l’approche du 7 février 2026, la crise haïtienne ne révèle pas seulement la fragilité des institutions. Elle expose, brutalement, l’urgence d’une rupture avec la culture de dépendance et de renoncement qui condamne le pays à une transition permanente sans horizon démocratique réel.

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