Par Jean Wesley Pierre
Le 22 mai 2025, le Ministre des Travaux publics, Raphaël Hosty, a foulé le sol de Jérémie avec en main un projet qui, dans un pays souverain, aurait dû incarner l’autorité de l’État. Officiellement, il venait lancer les études de reconstruction du pont Dumarsais Estimé et de l’entrée principale de la ville. Officieusement, il est venu rappeler, une fois de plus, que l’État haïtien ne construit plus : il quémande.
Le projet de reconstruction s’inscrit dans le Programme de Transport et de Connectivité Départementale, financé, sans surprise par la Banque interaméricaine de développement (BID). Il est présenté comme une initiative visant à améliorer la mobilité régionale et à relancer une économie locale encore meurtrie par le séisme d’août 2021.
Mais à y regarder de plus près, il s’agit une fois encore d’un projet conçu hors du cadre d’une vision nationale. Qui décide des priorités ? Qui contrôle les fonds ? Quelle est la part des techniciens haïtiens dans les études, les travaux, les contrats ? L’État haïtien ne fait que superviser une mise en scène technocratique dont les rênes sont tenues ailleurs. La souveraineté budgétaire et technique est inexistante.
Donner le nom de Dumarsais Estimé à un pont financé par une institution étrangère relève presque de la provocation historique. Estimé était un président profondément attaché à la souveraineté d’Haïti, à l’investissement public autonome, à l’éducation populaire. Il fut évincé pour avoir rêvé d’un État maître de ses ressources. Utiliser son nom sans évoquer son héritage, sans s’inspirer de sa vision, revient à trahir sa mémoire. Ce pont, dans ses conditions actuelles, n’a de Dumarsais Estimé que le nom. Il est construit à rebours de tout ce pour quoi il s’est battu.
Le ministre a « lancé les études ». Pas les travaux. Et pendant ce temps, la route nationale reste un parcours du combattant, les ponts s’écroulent au premier cyclone, les marchés sont enclavés, et les paysans coupés de toute circulation économique. La classe dirigeante continue à se satisfaire de conférences de presse et de promesses creuses, pendant que les populations de la Grande-Anse survivent dans l’isolement et l’abandon.
La reconstruction du pont Estimé ne devrait pas être un simple dossier entre technocrates. C’est un enjeu de dignité nationale. Le peuple de Jérémie mérite une infrastructure construite par ses enfants, pensée avec sa participation, financée sans conditionnalités mortifères. Le pays tout entier a besoin d’un vrai programme national d’investissements publics souverains, pas d’un puzzle de projets dépendant des dons ou prêts des institutions internationales.
Tant que l’État haïtien refusera de poser les bases d’une économie productive, d’un budget souverain, d’un appareil technique national, il ne sera qu’un figurant dans l’histoire de son propre pays. Chaque pont, chaque route, chaque école construite avec l’argent et les plans des autres est une gifle à l’indépendance conquise en 1804.
Que l’on nous rende Dumarsais Estimé. Pas seulement son nom sur un pont, mais sa vision, sa détermination, et sa foi dans un État digne, autonome et enraciné dans les intérêts du peuple.

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