Par la rédaction de Lawouze Info
Ce jeudi 5 novembre 2026, dans le cadre de l’initiative gouvernementale « États des lieux » destinée à rendre compte de l’action des membres du gouvernement devant la presse, le directeur général du Fonds d’Assistance Économique et Sociale (FAES), Kesner Romilus, s’est exprimé à la Villa d’accueil. Son propos, centré sur l’assistance alimentaire aux personnes déplacées internes, a confirmé une réalité que l’institution elle-même documente dans ses rapports, le FAES est aujourd’hui le bras opérationnel de l’État social haïtien, mais un bras dont la mobilité dépend presque entièrement de financements extérieurs dont la pérennité n’est pas assurée.
Les chiffres avancés par Kesner Romilus — 78 restaurants communautaires, près de 450 emplois directs, 21 restaurants installés dans des zones comme Solino, Fort-National, Christ-Roi ou Poste Marchand — ne relèvent pas de la communication d’affichage. Ils correspondent à un dispositif documenté. En avril 2026, le FAES a supervisé une opération de distribution de 378 000 plats chauds sur 19 sites de PDI, via un mécanisme de cantines mobiles couvrant Port-au-Prince, Delmas et Pétion-Ville, avec un total quotidien de 84 000 plats servis. Le réseau de restaurants communautaires hors sites atteignait alors 163 structures. En juillet 2026, l’institution a lancé un programme de transferts monétaires pour 9 000 ménages déplacés répartis dans huit camps, avec quatre versements de 100 dollars américains par famille, complétés par des cliniques mobiles et un accompagnement psychosocial.
Le FAES n’est donc pas une coquille vide. Il intervient, il déploie, il paie. Mais l’aveu du directeur général est ailleurs, plus précisément dans sa réponse à la question de la soutenabilité.
Interrogé sur ce qu’il adviendrait des programmes du FAES si des bailleurs comme la Banque interaméricaine de développement (BID) ou Taïwan cessaient de financer, Kesner Romilus est resté évasif. Cette esquive n’est pas un détail rhétorique. Elle est le point aveugle du dispositif.
Les documents budgétaires du FAES pour l’exercice 2024-2025 sont explicites. La BID a mobilisé 2,48 milliards de gourdes sur le programme HA-J0005, soit 144 % des prévisions, et 2,24 milliards de gourdes sur le programme HA-J0008, initialement non prévu. La coopération taïwanaise (KORE-PEP), en revanche, n’a mobilisé que 7,5 % de ses prévisions, soit environ 9,9 millions de gourdes en fin d’exercice. Le rapport du MEF identifie lui-même un « risque de concentration » et une « dépendance accrue envers la BID » qui « représente l’essentiel des financements externes ».
Autrement dit, le FAES fonctionne grâce à un bailleur dominant dont les cycles de financement ne sont pas alignés sur les besoins humanitaires d’Haïti, et grâce à un partenaire taïwanais dont la mobilisation est structurellement faible. Le programme KORE-PEP a certes permis d’accompagner 30 000 familles avec 441 097 plats chauds et 20 320 kits alimentaires pour 3 millions de dollars sur 2024-2025. Mais un financement de 3 millions de dollars, rapporté à l’échelle de 1,45 million de déplacés internes, ne couvre qu’une fraction des besoins.
Le problème n’est pas que le FAES dépense mal. Le problème est que le FAES ne peut pas dépenser sans permission extérieure. Les restaurants communautaires, les cantines mobiles, les transferts monétaire de 100 dollars par ménage — tout cela repose sur des décaissements dont le rythme, le montant et la continuation dépendent de décisions prises à Washington, à Taipei ou ailleurs.
Cette dépendance pose une question politique que la conférence de presse n’a pas tranchée : qui porte la responsabilité de la continuité de l’aide ? Si la BID suspend un décaissement pour des raisons administratives ou politiques, les 84 000 plats quotidiens cessent. Si Taïwan réoriente sa coopération, les 30 000 familles du programme KORE-PEP basculent dans l’incertitude. Le directeur général du FAES n’a pas dit ce que l’État haïtien ferait dans cette hypothèse. Il n’a pas évoqué de plan de contingence, de fonds de réserve, ni de mécanisme de transition vers un financement domestique.
Cette absence n’est pas une faute personnelle. Elle est le reflet d’une réalité structurelle, Haïti ne dispose pas d’une capacité fiscale lui permettant de financer son propre filet de sécurité sociale. Le budget national, déjà sous pression, ne peut pas absorber les 378 000 plats chauds, les 9 000 transferts monétaires et les 163 restaurants communautaires sans une réaffectation massive de ressources qui n’est ni planifiée ni annoncée.
Il serait injuste de faire du FAES le bouc émissaire d’une impuissance qui le dépasse. L’institution fait ce qu’elle peut avec les moyens qu’on lui donne, et ses équipes sont sur le terrain, dans des zones où l’État est souvent absent. Mais il serait tout aussi injuste de laisser passer une conférence de presse qui présente des réalisations réelles sans dire un mot des conditions de leur reproduction.
La question posée à Kesner Romilus n’était pas une question piège. C’était la question de fond, un État qui dépend d’autrui pour nourrir ses déplacés est-il encore un État souverain dans l’exercice de sa fonction sociale ? La réponse, en l’état des documents budgétaires et des déclarations publiques, est non. Le FAES est un opérateur efficace d’une souveraineté déléguée. Tant que cette délégation ne sera pas assumée, discutée et planifiée, les 84 000 plats quotidiens resteront suspendus à la bonne volonté de bailleurs dont les intérêts ne sont pas ceux des familles de Solino ou de Fort-National.
Le gouvernement, à travers l’initiative « États des lieux », entend rendre compte de son action. Il devrait aussi rendre compte de ses dépendances. C’est moins flatteur, mais c’est plus utile.

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