Par la rédaction de Lawouze info
À Port-au-Prince, le point de presse du Premier ministre contraste avec la expansion des gangs
La mise en scène se veut solennelle. À la Villa d’Accueil, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé convoque la presse pour annoncer, une fois de plus, que « le temps est arrivé » pour les gangs. Un discours offensif, truffé de chiffres rassurants et de promesses de souveraineté retrouvée. Mais à mesure que les mots s’envolent, une réalité brutale s’impose : celle d’un État qui a perdu le contrôle d’une large partie de son territoire et dont l’incapacité à protéger ses citoyens n’a d’égale que la persistance de son déni.
Le verbe contre les faits : une équation meurtrière
Le Premier ministre l’affirme : la PNH, les FAd’H et la Force de répression des gangs (FRG) « travaillent en coordination, sous l’autorité du gouvernement », avec pour objectif de « déraciner les gangs ». Pourtant, les chiffres, eux, ne coordonnent rien du tout. Entre le 1er janvier et le 11 septembre 2026, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a documenté au moins 5 700 personnes tuées ou blessées par les gangs ou lors d’opérations menées contre eux. Plus de 230 personnes ont été enlevées et plus de 1 000 femmes et filles violées sur la même période, des chiffres que l’ONU elle-même juge « probablement bien plus élevés ». Au premier trimestre seulement, 1 642 personnes ont été tuées.
Et le « déracinement » promis ? Il ressemble davantage à une expansion. Les gangs contrôleraient entre 70 et 85 % du territoire de la capitale, selon les estimations les plus récentes. Amnesty International évoque environ 80 % dès 2026. Dans certaines zones comme la Plaine du Cul-de-Sac et Cité Soleil, la violence ne recule pas : entre mars et juillet 2026, au moins 613 personnes y ont été tuées, dont plus d’un tiers n’avaient aucun lien avec les gangs.
La FRG, un « élément extrêmement important » qui ne pèse pas
Le Premier ministre présente la Force de répression des gangs comme la clé de voûte du dispositif international, avec un mandat prolongé jusqu’en mars 2027 et un déploiement massif portant les effectifs à plus de 4 000 soldats. La réalité est tout autre. Le Haut-Commissaire Volker Türk a publiquement qualifié les premières opérations de la FRG de « pas en avant », avant d’ajouter immédiatement qu’elle « reste très en deçà de la capacité nécessaire ». Un autre rapport de l’ONU conclut sans détour que les actions de la FRG sont « clairement insuffisantes face aux massacres » qui se succèdent.
Le symbole de cette impuissance est d’ailleurs sanglant : le 18 octobre 2026, quelques jours avant les déclarations du Premier ministre, un blindé de la FRG a été attaqué près de Port-au-Prince. Quatre soldats salvadoriens ont disparu après avoir fui le véhicule en feu. Un avertissement cinglant : ceux qui devaient sécuriser le pays ne parviennent même pas à sécuriser leurs propres convois.
Une police gangrenée, une armée en chantier
Le chef du gouvernement se félicite de la graduation de la 37e promotion, baptisée « Dessalines », et de 1 189 nouveaux policiers. Il promet une PNH « plus solide, plus professionnelle, plus disciplinée ». Mais à quoi sert de former des policiers si l’institution elle-même alimente l’ennemi ? Un rapport d’experts de l’ONU transmis au Conseil de sécurité en septembre 2026 révèle que 70 % des cartouches de calibre 7,62 × 51 mm saisies chez deux gangs majeurs provenaient des stocks détournés de la PNH. Des policiers ont été arrêtés pour corruption et trafic d’armes au profit de groupes criminels, y compris celui du chef de gang « Chalè ». L’ironie est cruelle : l’État haïtien, par la voix de son Premier ministre, promet de désarmer les gangs, alors que les munitions qui tuent ses propres citoyens sortent de ses propres arsenaux.
Quant à l’armée, le discours relève de la projection. L’objectif de 15 000 soldats est brandi comme une promesse, mais les FAd’H, recréées en 2017 après une dissolution en 1995, disposent de capacités « encore très limitées » et d’une intelligence « déficiente » selon les observateurs. Les 667 recrues en formation et les 108 envoyées au Mexique sont une goutte d’eau dans un océan d’insécurité.
Une gouvernance sous le feu des accusations
Derrière les annonces sécuritaires, la légitimité même du Premier ministre est contestée. Le Réseau haïtien des journalistes anticorruption (RHAJAC) dénonce non seulement « l’échec » de sa mission de rétablir la sécurité, mais aussi des « soupçons de connivence » avec la coalition criminelle « Viv Ansanm ». L’organisation souligne une réalité dérangeante : depuis l’arrivée de Fils-Aimé à la Primature en novembre 2024, aucun chef de gang majeur n’a été ni arrêté ni tué. Pire, le RHAJAC voit dans l’échec sécuritaire un mécanisme politique : sans sécurité, pas d’élections ; sans élections, pas de remplacement du Premier ministre.
Une large coalition politique avait déjà relevé, en mars 2026, qu’« après quinze mois de gestion […] aucune amélioration sécuritaire significative n’a été enregistrée » et que « l’État n’a pas rétabli son monopole légitime de la force ». À Gonaïves, le mouvement « Gonaïves Debout » réclame ouvertement la démission du Premier ministre, l’accusant d’avoir « plongé davantage le pays dans le chaos » et de privilégier des déplacements officiels coûteux pendant que des citoyens sont massacrés.
La tragédie de Kenscoff, en septembre 2026, résume à elle seule l’abîme entre le discours et la réalité. Une commune autrefois considérée comme un havre de paix a été ensanglantée ; pour la presse haïtienne, c’est la « preuve flagrante, irréfutable et accablante de l’échec cuisant » du gouvernement et du Conseil supérieur de la Police nationale. « Refuser d’agir avec fermeté et moyens adéquats équivaut à un abandon délibéré de la population aux mains des criminels ».
Le temps est arrivé… pour qui ?
Alix Didier Fils-Aimé l’a martelé : « le temps est arrivé » pour les groupes armés. Mais à Port-au-Prince, à Gressier, à Kenscoff ou dans l’Artibonite, le temps est surtout celui d’une population prise en étau entre des gangs qui se réarment constamment, des forces de sécurité qui perdent des soldats et dont les stocks alimentent l’ennemi, et un pouvoir qui, dix-huit mois après son installation, n’a ni sécurisé le territoire ni organisé le moindre scrutin. La souveraineté proclamée à la Villa d’Accueil sonne comme un slogan d’autant plus vide que l’État lui-même semble avoir démissionné de sa mission première : garantir la vie de ses citoyens.

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