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Par Jean Wesley Pierre

Vingt-cinq ans après son entrée au gouvernement et près de dix ans après son passage à la tête de l’État par intérim, Jocelerme Privert sollicite de nouveau la confiance des Haïtiens ce 19 octobre 2026. Candidat à la présidentielle autrefois prévu pour ce 13 décembre 2026, mais qui devront désormais se dérouler en 2027, sous la bannière du regroupement Ayiti Transfòme, il a déposé sa candidature, plaçant la sécurité et la stabilité au cœur de son projet. Son parcours, jalonné de responsabilités ministérielles, parlementaires et présidentielles, est aussi celui d’un homme dont chaque étape a laissé des traces contrastées, entre héritage institutionnel et zones d’ombre persistantes.

Né le 1er février 1953, Privert est comptable de formation et a passé une trentaine d’années à la Direction générale des impôts (DGI), qu’il a dirigée avant d’entrer en politique. Sa carrière gouvernementale débute en 2001 comme secrétaire d’État aux Finances, puis ministre de l’Économie et des Finances sous Jean-Bertrand Aristide, avant d’être nommé ministre de l’Intérieur et des Collectivités territoriales de 2002 à 2004. Cette période est celle d’une crise profonde, marquée par la chute d’Aristide en février 2004. Privert est arrêté en avril 2004 et détenu pendant vingt-six mois pour son implication présumée dans le massacre de la Scierie de Saint-Marc, avant d’être libéré sans preuve de culpabilité retenue contre lui.

Après cette parenthèse carcérale, il revient progressivement sur la scène publique. De 2008 à 2016, il est membre du cabinet particulier du président René Préval, puis sénateur élu de la Nippes et président du Sénat. Son passage au Sénat est marqué par son rôle à la tête de la commission Économie et Finances, d’où il critique la gestion des fonds PetroCaribe sous l’administration de l’ancien président Michel Joseph Martelly. Cette posture de contrôleur budgétaire contraste avec les décisions de financement prises quelques années plus tard sous sa propre administration.

Le 14 février 2016, le Parlement élit Jocelerme Privert président provisoire pour un mandat de 120 jours, afin de combler le vide institutionnel laissé par le départ de Michel Martelly sans successeur. Sa mission est claire. Organiser l’élection présidentielle et transmettre le pouvoir à un successeur élu. Elle ne sera pas achevée dans les délais. Le scrutin, initialement prévu en avril 2016, est reporté à plusieurs reprises, notamment en raison du passage de l’ouragan Matthew en octobre 2016, puis des contestations politiques.

Privert reste finalement au pouvoir près d’un an, jusqu’en février 2017, sans que son mandat soit formellement prolongé par l’Assemblée nationale, une situation qui nourrit les critiques sur la légitimité de son maintien. Sous le leadership de Jocelerme Privert, président provisoire, l’administration fait face à une situation qualifiée d’« alarmante et catastrophique » par Privert lui-même, tandis que son ministre des Finances de l’époque, Wilson Laleau, conteste publiquement ce diagnostic. Sur le plan sécuritaire, il revendique une amélioration de la stabilité, sans que des indicateurs vérifiables ne permettent d’en mesurer l’ampleur.

C’est probablement sur la gestion des finances publiques que le bilan de Privert est le plus scruté. Le 28 septembre 2016, son Conseil des ministres adopte une résolution autorisant des prélèvements allant jusqu’à 33 268 729 dollars sur le fonds PetroCaribe pour financer treize projets déjà initiés. Cette décision, publiée au Moniteur, journal officiel, en octobre 2016, concerne des infrastructures routières, des projets urbains et des marchés publics.

Les audits de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) révèlent que sur une enveloppe d’investissement de 42,65 milliards de gourdes prévue au budget rectificatif, seuls 6,9 milliards ont été décaissés, soit un taux d’exécution de 16,11 %. La Cour pointe également des retards importants dans plusieurs projets routiers et des insuffisances dans les études de faisabilité. Pour autant, ces constats ne permettent pas d’imputer personnellement à Privert l’ensemble des irrégularités relevées. Une partie des financements avait été autorisée avant son arrivée au pouvoir, et les audits couvrent une période durant laquelle trois gouvernements se sont succédé. Ce que les rapports ne disent pas, en revanche, c’est ce qui a été réellement décaissé projet par projet, quelles entreprises ont obtenu les marchés et si les travaux ont été livrés conformément aux contrats. L’absence de preuve d’une responsabilité pénale personnelle ne dissipe pas la question de la responsabilité politique.

En janvier 2024, le juge Al Duniel Dimanche émet une trentaine de mandats d’arrêt contre d’anciens hauts responsables de l’État, dont Jocelerme Privert et Michel Martelly, pour corruption dans le cadre de la gestion du Centre national des équipements (CNE). Privert conteste la compétence de la juridiction, affirmant que le tribunal n’a pas autorité sur les actes accomplis par les présidents, Premiers ministres et ministres dans l’exercice de leurs fonctions. À ce jour, aucune arrestation n’a été exécutée dans cette affaire, et la procédure judiciaire n’a pas abouti à une condamnation.

Par ailleurs, Privert fait l’objet de sanctions internationales. Le Canada l’a sanctionné, et des sources concordantes indiquent qu’il est visé par des mesures restrictives pour des motifs liés à la corruption et au financement présumé de bandes armées. Ces sanctions administratives ne constituent pas des condamnations pénales, mais elles pèsent sur la crédibilité de sa candidature, alors que plusieurs autres prétendants, dont Michel Martelly ou encore Garry Bodeau, sont eux aussi sous sanctions. La nouvelle version du décret électoral a levé les restrictions qui empêchaient les personnes sanctionnées de se présenter, ce qui ouvre la voie à leur participation, mais ne règle pas la question de la compatibilité entre sanctions internationales et candidature nationale.

Dans son projet « Yon Ayiti Transfòme », Privert place la résolution de la crise sécuritaire au premier plan. Il dénonce l’existence de zones de non-droit et l’isolement de plusieurs départements par rapport à la capitale, et estime que le rétablissement de la sécurité conditionne la reprise économique et le fonctionnement des institutions. Il évoque également les conséquences humanitaires de l’insécurité, avec environ six millions de personnes en situation d’insécurité alimentaire et près de deux millions de déplacés, et préconise leur relocalisation dans des villes offrant des conditions de vie sécurisées.

Sa campagne s’appuie sur ses trente-cinq années de service public, de la Direction générale des impôts au Sénat en passant par le ministère de l’Intérieur et la présidence. Un argument qui peut séduire une partie de l’électorat en quête de stabilité, mais qui se heurte à une réalité simple. Les Haïtiens ont déjà vu Privert gouverner, et ils attendent désormais des comptes sur ce qu’il a réellement accompli, sur les décisions qu’il a prises et sur les résultats obtenus.

Le parcours de Jocelerme Privert ne se réduit ni à une success story institutionnelle, ni à un catalogue de scandales. Il est celui d’un technicien devenu ministre dans des circonstances exceptionnelles, d’un prisonnier politique blanchi faute de preuves, d’un sénateur critique de la gestion PetroCaribe, puis d’un président provisoire dont le mandat a dépassé les limites fixées sans avoir rempli sa mission initiale. Les décisions de financement prises sous son administration, notamment les 33,26 millions de dollars autorisés sur PetroCaribe, appellent des explications détaillées que les documents publics ne fournissent pas encore. Les mandats d’arrêt émis contre lui en 2024 et les sanctions canadiennes dont il fait l’objet constituent des obstacles qu’il ne peut écarter d’un revers de main.

Sa candidature pose donc une question que chaque électeur devra trancher. Un ancien président peut-il solliciter un nouveau mandat sans avoir rendu compte, chiffres et documents à l’appui, de l’usage des fonds publics engagés sous son administration ? La réponse ne relève pas du tribunal médiatique, mais elle conditionne la crédibilité de sa promesse de “transformer” Haïti.

Catégories : AtualitésEnquête

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