Lawouze Info

Port-au-Prince-Haiti-2022-8911-1.jpg

L’ajustement des prix des produits pétroliers annoncé ce lundi 10 août 2026 par le gouvernement Fils-Aimé frappe de plein fouet une population haïtienne déjà asphyxiée. La gasoline passe à 700 gourdes, le diesel à 770 gourdes, le kérosène à 765 gourdes. Dans un pays où le salaire minimum oscille autour de 18 000 gourdes mensuelles et où l’inflation galopante érode chaque jour le pouvoir d’achat, cette décision sonne comme une provocation sociale déguisée en rationalité économique.

Le gouvernement se drape dans le manteau de la responsabilité préventive. « Un gouvernement responsable anticipe et prévient les crises », a déclaré Lucien Jura. Mais de quelle anticipation parle-t-on quand plus de 60 % de la population survit sous le seuil de pauvreté et que des millions d’Haïtiens n’ont tout simplement pas les moyens d’absorber un tel choc ? La rhétorique technocratique du « marché international » et des « tensions géopolitiques » s’effondre face à la réalité crue d’une mère de famille de Cité Soleil qui doit choisir entre le kérosène pour cuisiner et la scolarité de ses enfants.

La publication d’une grille tarifaire pour le transport en commun apparaît comme une rustine sur une hémorragie. Certes, fixer le prix des circuits de taptaps limite les conflits entre chauffeurs et passagers. Mais dans un pays où l’autorité de l’État s’arrête souvent aux portes de Port-au-Prince, qui fera respecter ces tarifs dans les zones contrôlées par les gangs, où les transporteurs imposent déjà leur propre loi ? L’affichage réglementaire est une chose ; l’effectivité du contrôle en est une autre, surtout quand les institutions sont squelettiques et que la corruption gangrène les rouages de contrôle.

Le gouvernement promet de baisser les prix quand le baril reculera. L’histoire récente invite à un scepticisme radical. Combien de fois les Haïtiens ont-ils entendu cette promesse sans jamais en voir la concrétisation ? La mémoire collective se souvient des hausses successives sans lendemain de baisse proportionnelle. La confiance ne se décrète pas depuis un pupitre de conférence de presse au Villa d’Accueil ; elle se conquiert par des actes répétés. Or, le capital de crédibilité de l’exécutif est en berne, miné par une instabilité chronique et une incapacité persistante à protéger les citoyens de la violence armée.

Par ailleurs, l’argument de la dépendance d’Haïti au marché pétrolier international, bien que factuellement exact, masque une question plus profonde : pourquoi, des décennies après les premières alertes sur la vulnérabilité énergétique du pays, aucun gouvernement n’a-t-il engagé une transition sérieuse vers des alternatives ? Le kérosène à 765 gourdes est aussi le symptôme d’une absence totale de vision stratégique en matière de politique énergétique. On continue d’appliquer des ajustements paramétriques à un modèle à bout de souffle, sans jamais en interroger les fondations.

Enfin, connecter cette hausse à la perspective électorale relève d’un pari périlleux. « La plus grande mission du gouvernement est de permettre au pays de revenir sur les rails de la démocratie », a plaidé Lucien Jura. Mais comment organiser des élections crédibles dans un pays où le prix du transport explose, où les déplacements deviennent un luxe, où les citoyens peinent à se nourrir ? La stabilité sociale ne se décrète pas par communiqué ; elle se construit sur des conditions matérielles minimales que cette nouvelle hausse contribue précisément à fragiliser davantage.

En définitive, derrière le vernis technique de cette conférence de presse, c’est le même cycle infernal qui se répète en Haïti : un gouvernement qui faute de solutions structurelles, administre des mesures impopulaires en espérant que la paix sociale tiendra jusqu’à la prochaine secousse. Mais le seuil de tolérance d’une population à bout de souffle n’est pas extensible à l’infini.


0 commentaire

Laisser un commentaire

Emplacement de l’avatar

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *